Il était une fois … Contes de fée et visions d’horreur au pays des affiches politiques suisses

22.09.2017 , in ((Politica)) , ((No commenti))

Une jolie princesse blonde, une vilaine sorcière tout de noire vêtue, des oiseaux de mauvais augure, une grosse brute barbare, trois moutons blancs et un mouton noir, des fainéants s’enrichissant « aux frais de la princesse », des usurpateurs, …  L’énumération de ces différents protagonistes n’est pas celle du dernier conte de fée à la mode, mais bien un aperçu de l’éventail des personnages étant apparus au cours de ces dernières années dans les affiches de propagande helvétique.

Force est de reconnaître qu’en ce début de XXIe siècle, les représentations véhiculées au travers des affiches politiques ont fait couler beaucoup d’encre dans un pays qui revendique pourtant sa stabilité, sa tranquillité et son fonctionnement politique consensuel. Nombreux sont les acteurs qui se sont questionnés sur la violence symbolique de certaines images, notamment lors de votations abordant les questions de la migration. Lors de certaines échéances populaires, la plus emblématique étant certainement la votation de 2009 sur l’interdiction de la construction de minarets sur le territoire national, les débats sont ainsi fortement portés non pas sur l’objet soumis au vote, mais sur la portée et la mise en scène symboliques de celui-ci. La subversivité de certaines images a effectivement marqué l’opinion publique et suscité la curiosité du reste de l’Europe. Tant en Allemagne, au Portugal, en France qu’en Grande-Bretagne, des schémas visuels mis en place par l’UDC dans le cadre de leurs affiches ont été repris et reproduits sur du matériel de propagande émanant de groupuscules et formations d’extrême-droite.

Le plus grand parti de Suisse est effectivement le principal promoteur de cette nouvelle forme d’esthétique du péril migratoire. Sa section nationale est à l’origine des affiches officielles les plus connues : les mains basanées s’abattant sur une caisse remplie de passeports helvétiques, la femme à la burqa noire à l’avant-plan d’une forêt de minarets transperçant le drapeau helvétique, les énormes corbeaux noires dépeçant un toute petite Suisse, l’homme en manteau, gants en lunettes noires déchirant la bannière nationale de ses mains et faisant irruption en plein cœur de celle-ci ou encore Ivan, le violeur étranger. Les sections cantonales du parti ont, quant à elles, créer un certain nombre d’affiches moins connues, mais toutes aussi révélatrices de la manière dont les membres de l’organisation perçoivent l’immigration : Maria statt Sharia! présente ainsi une jolie blonde avenante en opposition à une femme sombre, cachées derrière les barreaux de sa burqa, Ne vous laissez pas berner ! montre une carte d’identité suisse dont le détenteur n’est autre qu’Usama Ben Laden. D’autres affiches mettent en scène des cambrioleurs roumains s’échappant d’une maison suisse avec un lourd butin ou un requérant d’asile sirotant un cocktail, vautré dans un hamac aux couleurs de la bannière nationale et « arrosé d’une pluie » de billets.

Chacune de ces images témoignent de la prévalence de représentations extrêmement discriminantes de l’altérité. Faisant échos à des narratifs ancrés depuis des siècles dans la culture européenne, la rhétorique mise en place offre toujours le mauvais rôle à l’homme étranger. Celui-ci est symbolisé comme un voleur, un menteur, un profiteur, un barbare, un violeur. Les femmes sont, de manière générale, peu présentes dans ces affiches politiques, mais lorsqu’elles apparaissent, elles font figure d’épouvantail. L’identité suisse est, quant à elle, toujours considérée comme menacée par ses envahisseurs et les femmes helvétiques sont souvent présentées comme les premières cibles de ses attaques. En témoigne notamment le slogan de l’UDC « pour mieux protéger nos femmes et nos familles » lors de sa campagne pour l’initiative de mise en œuvre pour le renvoi effectif des étrangers criminels en 2016.

Vendredi dernier, c’est l’initiative « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage » qui a été déposée par le Comité d’Egerkingen à la Chancellerie fédérale. Il y a donc de très fortes chances que les citoyen·ne·s du pays aient à voter dans les prochains mois sur un sujet qui concerne une minorité infime (inexistante ?) de personnes. Si le texte de l’initiative mentionne toutes formes de dissimulation du visage, il vise cependant principalement l’interdiction du port de la burqa dans l’espace public suisse. Combien de femmes résidant dans le pays revêtent-elles le voile intégral ? Difficile d’obtenir une réponse précise et bien documentée, mais a priori, très peu, voire pas du tout. Pourquoi donc voter pousser le peuple à se prononcer sur un sujet qui ne concerne peut-être qu’une dizaine de cas ?

Le Comité d’Egerkingen semble se spécialiser dans la médiatisation de thématique d’ampleur négligeable puisqu’il est déjà le comité à l’origine de l’initiative « Contre la construction de minarets » – une initiative acceptée en votation en 2009 alors que la Suisse ne comptait que quatre minarets sur l’ensemble de son territoire. L’argumentation développée met cependant l’accent sur la nécessité d’agir avant qu’il ne soit trop tard et que « les musulmans [ne soient] la majorité dans ce pays » (144% en 2050), comme l’annonçait l’UDC en 2004 dans une annonce de campagne contre l’assouplissement des conditions de naturalisation pour les étrangers de deuxième et troisième génération. Des arguments qui font notamment écho à des théories en vogue dans les milieux de l’extrême-droite telles que celle du grand remplacement, de l’Eurabia, de l’invasion par le ventre des femmes, etc. Des théories qui s’illustrent notamment dans les représentations de l’homme étranger, le barbare, qui conquière les territoires, viole les femmes, détruit les lieux de culte locaux pour élever les siens sur les cendres ceux-ci et les vilaines sorcières noires s’attaquant à la beauté et à l’innocence des princesses du pays.

Fantasme ? Réalité ? Les frontières qui séparent les deux mondes semblent parfois ténues, cependant il semble évident que les narratifs populaires, les histoires qui font peur et les histoires de princes charmants continuent de faire rêver les foules. Même en matière de politique.

Christelle Maire
Chercheuse affiliée du Forum Suisse pour l’étude des migrations et de la population, Université de Neuchâtel

 

Maire, Christelle.  Rhétorique de l’altérité en Suisse : la construction de l’identité picturale de l’étranger dans l’affiche politique. Doctorat, Université de Neuchâtel, Neuchâtel, 2017.

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